« Même s’il peut y avoir empreintes, badigeonnages, rehaussements, l¹essentiel est dans le grattage, le pistage, la fouille minutieuse comme dans un site archéologique, la chasse aux fantômes cachés entre deux épaisseurs ou niveaux » Michel Butor, écrivain.

« Pierre-Marie Brisson évolue avec talent dans la voie assez inclassable d’une œuvre abondante et en perpétuelle mutation. » Patrick-Gilles Persin, critique et historien.

« Ces images nous rappellent quelque chose, un souvenir doux et précieux, un entraperçu lointain… » Jean Rouaud, écrivain.

[Revue de presse]

<< TRACES, Jean Rouaud

in TRACES, Editions d’Art Somogy (en collaboration avec la galerie Franklin Bowles, New York), 2001

Ce vers du jeune Eluard, tout plein d¹une fraîche arrogance : J¹ai la beauté facile et c¹est heureux, qui pose d¹emblée les trois questions de la beauté, du don et du bonheur, auxquelles le siècle qui s¹est achevé a tenté à chacune des trois de faire un sort. La beauté parce que de réfutation des canons académiques en révolutions artistiques on ne savait plus trop comment la définir, parce qu¹elle apparaissait comme l¹affirmation de critères de classe bien plus que comme la recherche d¹un absolu, parce que le ready made avait aboli la frontière entre la forme artistique et la forme d¹usage, et qu¹en conséquence l¹¦uvre d¹art ne tenait plus qu¹au fil du discours et relevait principalement de l¹auto proclamation, le don parce qu¹il s¹apparentait à l¹élection et était par-là même fondamentalement antidémocratique, parce qu¹il s¹opposait au courant de pensée dominant qui à travers Beuys affirmait que tout le monde est artiste, parce que ne pouvant se transmettre et s¹enseigner comme n¹importe quel savoir, principe sur quoi reposait l¹idée même de progrès mise en avant depuis deux siècles, le mieux était tout simplement de le nier, et enfin le bonheur parce qu¹inacceptable individuellement - nul ne pouvant décemment se réjouir au milieu du malheur des autres - il ne devenait concevable, version laïque du salut, que s¹il prenait en charge l¹ensemble de l¹humanité sur un mode égalitaire, un bonheur par répartition en parts strictement égales, ce qui suffisait à recaler la beauté et le don, lesquels ne répondent ni l¹un ni l¹autre à ce critère discriminant. C¹est ainsi que le même Eluard, mettant sa langue poétique au service de son engagement politique, lançait quelques années plus tard le slogan épuré et définitif de son programme universel, d¹où avait entre temps disparu les deux ferments producteurs d¹injustice : Il ne faut pas de tout pour faire un monde, il faut du bonheur et rien d¹autre. Sur le coup on est tenté de hocher doctement la tête en connaisseur et d¹applaudir. Jusqu¹au moment où l¹on remarque que pour faire un monde on devra désormais se passer de la beauté et du don, et l¹on comprend pourquoi la promesse du bonheur a été une des catastrophes majeures de ce siècle défunt.              Alors exunt la beauté, le don et le bonheur ? On n¹en parle plus ? Non, on n¹en parle plus, mais il arrive parfois que confronté à un événement, une manifestation, artistique ou autre, à l¹émergence de quelque chose d¹inédit, qui emporte, élève, contente, ravit, réconcilie avec soi-même, avec la vie, avec sa vie, avec le monde, on éprouve ces étranges remuements de l¹être, comme un soulèvement intérieur, une émotion presque enfantine, refoulée au nom de la raison et de la musique du temps, et qu¹on n¹ose formuler de crainte de passer pour un rétif à la modernité. On s¹arrange alors pour glisser nonchalamment devant telle ¦uvre qu¹effectivement, oui, c¹est joli, séduisant, que ça vaut le coup d¹¦il, que celui-là sait y faire, qu¹il a, non pas la beauté facile, car la beauté, on sait ce que c¹est, hein, c¹est-à-dire qu¹on n¹en sait rien, mais, admettons qu¹il y a là quelque chose, en dépit d¹un je ne sais quoi, trop de don peut-être, c¹est-à-dire, ce commentaire, tout une mise en scène laborieuse consistant à établir par le discours et une moue discrète un périmètre de sécurité fait de distance, de retenue, d¹un brin de suffisance, destiné à bien montrer qu¹on n¹est pas la dupe de ce genre de manipulation esthétique. En clair, on ne nous l¹a fait pas. Mais en fait, ce qui nous travaille, c¹est que justement ce n¹est pas clair du tout, et ce qui nous trouble, c¹est que certains le font, continuent à arranger, traquer des couleurs et des formes sur une toile, à tourner autour de la même vieille et géniale trouvaille des hommes du paléolithique qui s¹enfonçaient sous terre avec les mêmes arguments : une main, un regard, une surface, des pigments, un éclairage,. Parce qu¹il faut de tout pour faire un monde : un monde qui se souvient, qui relie au monde ancien, un monde qui émeut, comme un monde qui tâtonne, qui essaie, qui bouscule, qui pourra émouvoir aussi, et qui aidera plus tard à se souvenir. Mais du coup, la question devient celle-ci. Si la beauté renvoie à une définition vieillotte, passée et dépassée, si le bonheur s¹envisage à l¹horizon d¹un avenir radieux, qu¹est-ce qui fait le présent ? Le don. C¹est-à-dire ? Eh bien, cette façon de donner le meilleur de soi dans le moment présent du geste créateur avec ses emballements et ses repentirs, en usant des moyens qu¹on s¹est un jour choisis, qui peuvent être une image tremblée, des objets récupérés, une pierre dans le désert, une ¦uvre peinte, mais avec cette intention d¹aller vers quelque chose qui ne cherche pas l¹affrontement rugueux, mais lutte doucement avec l¹ange, moins une lutte qu¹un battement d¹ailes, c¹est-à-dire qu¹à ce moment-là, il me semble, et je n¹en fais pas une histoire, simplement un tableau, une proposition de tableau, que je me fraie un chemin vers une certaine aspiration, que je débroussaille tout ce qui m¹empêche de l¹entr¹apercevoir, que je gratte même les excès de peinture pour, sous les couches précédentes, espérer retrouver un peu de ce frémissement mystérieux qui n¹ose pas dire son nom. Car la beauté, ce serait cette tension, ce chemin, cette générosité, cette espérance, peut-être. La beauté au bon vouloir de qui ne la perd pas de vue. On peut chercher sciemment à faire le mal, cela se trouve. Et on rencontre toujours le mal. De même on peut aussi chercher à faire le bien, mais c¹est beaucoup plus compliqué, car on sait que parfois, qui veut faire l¹ange fait la bête, et que d¹un bien peut naître un mal, de sorte que le bien lui aussi se cherche, lui aussi peut varier d¹une époque à l¹autre. Du bien ou de la bonté, on désespère parfois, mais on ne doute pas. Alors pourquoi douter de cette aspiration à la beauté ? Parce qu¹elle se démode ? Mais la mode est indémodable, qui change pour ne pas changer, qui s¹acharne, au prix d¹une réflexion permanente, à ne pas céder sur cette idée de la représentation d¹un corps historique dans un espace donné. Et que fait la mode ? Il arrive qu¹elle nous enchante. Réenchanter le monde ? Ce peut être l¹ambition de toute une vie. La peinture de Pierre-Marie Brisson a la beauté facile et c¹est, pour nous, heureux.